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"Une seule Française est revenue de Syrie"

INTERVIEW - Dounia Bouzar, anthropologue du fait religieux, accompagne 135 familles dont une fille ou un fils est parti faire le djihad. Elle explique les raisons des départs de certains adolescents vers le djihad.

"Ce sont les mamans d'enfants partis en Syrie qui m'ont demandé d'écrire ce livre." En avril, ­Dounia Bouzar a créé, en liaison avec d'autres experts, le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l'Islam (CPDSI). Elle publie un récit intitulé Ils cherchent le paradis, ils ont trouvé l'enfer*, directement inspiré du drame des 135 familles qu'elle soutient.

Dans votre livre, vous évoquez le cas de Celia qui, à ce jour, est la seule Française revenue de Syrie après onze mois passés là-bas.
Oui Celia* est une jeune femme de 18 ans et demi qui s'apprêtait à entrer à Sciences-Po quand elle est partie. Son exemple montre qu'il ne suffit pas de sortir physiquement de cet enfer, il faut aussi parvenir à s'en dégager psychiquement, et c'est très difficile. Cet embrigadement est si fort qu'il est parvenu en moins de trois mois à casser tous ses repères : son identité, sa mémoire, son histoire, ses liens affectifs… Celia s'était même inscrite dans une nouvelle filiation, prétendument sacrée. Elle était comme anesthésiée. À force de mimétisme par rapport à ceux qui l'entouraient, elle était devenue ce que les mamans appellent un "robot".

Comment arrive-t-on à "dérobotiser" quelqu'un à distance?
Grâce au processus que l'on a mis en place et qui est basé sur les liens familiaux et le rappel aux souvenirs, la maman de Celia a réussi à faire renaître la petite fille qui était au fond d'elle. Depuis la Syrie, Celia reprend d'elle-même contact avec sa famille. À partir de ce moment-là, elle est surveillée de près. Ses parents se rendent quand même sur place, parviennent à trouver des passeurs et des mercenaires qui réussiront à la libérer. Mais on s'est rendu compte que, une fois libérée de son cocon d'embrigadement, au lieu de redevenir celle qu'elle était avant, elle est tombée dans un gouffre, une zone grise…

C'est-à-dire?
Elle ne savait plus être un individu, elle ne savait plus penser. OK, elle était sortie de Syrie et de cet univers monstrueux, mais elle n'était pas vraiment revenue parmi nous. Elle avait des crises d'angoisse terribles. Elle voyait le mal partout, ne faisait confiance à personne, pensait que les docteurs étaient des diables déguisés… Elle a dû passer quatre mois en chambre d'isolement dans un hôpital psychiatrique…

Sa grossesse a-t-elle joué un rôle?
La grossesse fait partie de sa guérison. En fait, quand le bébé s'est mis à bouger, ça a remis la filiation en place. En même temps, elle sait qu'elle porte l'enfant d'un djihadiste dans son ventre et qu'il va falloir vivre avec ça. Aujourd'hui, Celia va mieux. Le bébé va naître d'un jour à l'autre. Mais il aura fallu pratiquement six mois de soins pour qu'elle réintègre le monde réel.

Est-ce une bonne idée d'emprisonner les jeunes de retour du djihad en Syrie?
Tout dépend de ce qui s'y passe. Si, en se référant à la loi, on effectue avec eux un travail de résilience, ça peut être positif. Si, en revanche, on considère la prison comme un espace de quarantaine pour ces jeunes, ils vont vouloir fuir le monde réel encore davantage.

Comment interpréter le départ de familles entières?
Selon moi, c'est la démonstration que les djihadistes adaptent leurs procédures de recrutement en réaction aux mesures mises en place par le gouvernement. Ils se sont rendu compte que l'on parvient désormais à bloquer le départ des mineurs, voire à les "désendoctriner", donc ils visent maintenant les familles "convaincues". Ils ont aussi changé de technique pour les jeunes filles en les invitant à se ­maquiller, à lisser leurs cheveux pour tromper les contrôles en s'appuyant sur un trafic de faux papiers.

Les familles que vous accompagnez sont-elles malgré tout satisfaites des mesures gouvernementales?
Oui, elles ont le sentiment d'avoir été entendues, notamment pour le passage des frontières par les ­mineurs. Et avec le numéro vert, elles ne sont plus seules, elles disposent d'une aide au diagnostic. Reste le problème de l'aide sur le terrain au quotidien, ce n'est pas encore acquis : il faut du temps pour former tout le monde…

Vous évoquez aussi le cas de jeunes mamans dont les maris se radicalisent…
Oui, c'est dramatique. Je cite le cas d'une maman, Zahra, dont l'ex- mari coupe la tête des poupées parce qu'il ne faut pas montrer de figures humaines, qui interdit les jouets qui font de la musique, qui empêche sa fille d'aller au parc pour éviter tout contact avec les "impurs"… Zahra demande que le droit de visite se fasse sous surveillance. Que lui répond le juge des enfants? Qu'on ne peut pas mettre tous les pères musulmans sous surveillance et qu'elle risque d'aller en prison si elle lui refuse le droit de visite! C'est un phénomène qui ne cesse de s'aggraver. On déplore déjà plusieurs enlèvements, dont celui de la petite Jana, 3 ans, à cause d'un juge, et on est en bagarre aux côtés d'une dizaine de femmes. D'un côté, on harcèle les mamans voilées qui veulent accompagner les sorties d'école, et de l'autre, sous prétexte de ne pas encourager l'islamophobie, on laisse prospérer les radicaux!

Quelle est la situation des parents qui ont perdu un enfant en Syrie?
C'est l'horreur : pas de corps, pas d'enterrement, pas de document officiel. Tout ce qu'ils ont, c'est un SMS en guise de certificat de décès… Si Dominique Bons – dont le fils Nicolas est mort là-bas – était là, elle vous dirait : "Un jour, j'irai chercher un peu de terre en Syrie."

* Les Éditions de l'Atelier.
* Tous les prénoms ont été changés.

Stéphane Joahny - Le Journal du Dimanche

Tag(s) : #Islamophobie un devoir civique

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