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La liberté perdue des Tunisiennes

Vincent Braun

Mis en ligne le 14/01/2013

 

Deux ans après la révolution à Tunis, les femmes se battent toujours pour leurs droits et leur liberté.

Deux ans se sont écoulés depuis le renversement du président Ben Ali. Mais la révolution du peuple tunisien pourrait bien se faire au détriment des femmes. "On n’aura une idée claire sur la situation des femmes en Tunisie qu’une fois la rédaction de la Constitution achevée", résume Meriem Ben Lamine, enseignante et chercheuse à l’université de Tunis.

Au sein de l’Association tunisienne des femmes juristes où elle milite, elle lutte pour l’égalité des genres. Une idée mais qui ne coule pas de source.

"Cela fait partie des objectifs de la révolution que de créer une société plus juste, plus équitable. Et que les femmes puissent être l’égal de l’homme, qu’elles puissent exercer leurs droits", relève pourtant Emilie Romzée, coordinatrice au Réseau euroméditerranéen des droits de l’homme (REMDH).

Le dernier projet de loi fondamentale affirme l’égalité des hommes et des femmes "en droits et en devoirs", alors qu’un texte précédent ne parlait que de "complémentarité" de la femme à l’homme. L’abandon de cette dernière notion, proposée par les islamistes au pouvoir, est le fruit d’une levée de boucliers de la part de la société civile.

"Cette résistance citoyenne (s’exprime) grâce aux acquis des femmes depuis 50 ans", note Ahlem Belhaj, présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD). Avec le code du statut personnel, les Tunisiennes disposent depuis 1956 de droits inégalés dans le monde arabe, comme le mariage par consentement mutuel, l’accès au divorce ou le rejet de la polygamie. Et à travers ces droits, une liberté et une indépendance plutôt rares dans le monde arabe.

 

Insultes et violences

Mais au quotidien, les femmes ne comptent plus les atteintes à leurs libertés, les stigmatisations, les insultes, les agressions Celles-ci se sont accrues depuis l’arrivée des islamistes d’Ennahda au pouvoir suite aux premières élections libres dans le pays, en octobre 2011. "Il y a une pression morale pour qu’elles se comportent, agissent ou s’habillent de telle ou telle manière", constate Mme Belhaj.

Et ces pressions se muent parfois en violences. La responsable de l’ATFD cite le cas récent d’une mère de famille tabassée par un chauffeur de taxi à la suite d’une altercation avec lui ; ce dernier n’aurait pas supporté le ton de la jeune femme à son égard Le viol d’une jeune femme par deux policiers à l’automne dernier est emblématique de ces violences et de l’attitude peu réactive voire ambiguë des autorités. Celles-ci avaient décidé de poursuivre la jeune femme pour "l’indécence" de sa tenue vestimentaire, avant de renoncer à toute action judiciaire, les excuses publiques du Président en prime.

En octobre, l’ATFD avait déjà dénoncé une campagne d’intimidation de la police contre les femmes. Elle dénonçait les pressions voire le harcèlement subis par les femmes dans les espaces publics, notamment lors de leurs sorties nocturnes.

L’association parlait d’une "campagne non déclarée" destinée à leur faire adopter une tenue ou un mode de vie plus conformes aux idées conservatrices, voire rétrogrades, véhiculées par certains groupes d’obédience islamiste. Tout cela avec la bénédiction des autorités ou des institutions de l’Etat.

"Il y a un climat de laisser-faire qui est une manière de préparer l’opinion publique à certaines idées. Surtout si l’autorité publique ne réagit pas. Cela légitimise certains discours", souligne M. Belhaj. "Après la révolution, les islamistes ont promis qu’ils n’imposeraient pas de changements (aux femmes). Pour eux, c’est l’islamisation de la société qui va les pousser au changement. Et c’est ce qui est en train de se produire."

"Il y a aujourd’hui moins de liberté vestimentaire qu’il y a deux ans. Des femmes sont stigmatisées, insultées, parfois violentées, parce qu’elles sont vêtues trop à l’occidentale", explique Meriem Ben Lamine, qui pointe certains individus ou groupes, tels les salafistes extrémistes, qui veulent imposer leur vision de la société.

Pour Mme Ben Lamine, de plus en plus de femmes en viennent à porter le voile, ou se couvrent le corps, afin d’échapper à la pression de la rue.

 

Peu visibles en politique

On observe aussi une certaine virulence à l’égard des femmes qui se politisent. Du coup, malgré une règle de la parité et de l’alternance sur les listes électorales généralement bien respectée, les femmes sont peu visibles sur la scène politique. Et peu accèdent à des postes à responsabilités.

"Il a seulement deux femmes au gouvernement sur une vingtaine de ministres, et 49 députées sur les 217 sièges de l’Assemblée nationale", regrette Meriem Ben Lamine, qui ajoute que "la culture de l’égalité n’existe pas encore vraiment".

D’autres signes existent de percolation de ces idées rétrogrades. Récemment, à Tunis, un couple a écopé de deux mois de prison parce que les deux personnes s’étaient embrassées. Mais personne n’en parle vraiment.

"Ce qu’on attend des autorités de transition, c’est un message clair à l’égard de cette question de l’égalité des femmes. C’est aussi une réaction claire quand les droits des femmes sont bafoués, quand les femmes font l’objet de discriminations, de harcèlements ou d’attaques", demande Emilie Dromzée.

Dans ce combat, l’Onu est montée au créneau vendredi dernier, faisant part de ses "craintes" face aux droits bafoués des femmes et appelant le gouvernement tunisien à garantir l’égalité des sexes et la parité.

Le message du groupe de travail onusien sur les discriminations contre les femmes est on ne peut plus limpide : "Le climat d’insécurité que nous relevons dans notre rapport de mission provient d’un sentiment de peur exprimé par de nombreuses femmes qui craignent de perdre la protection et les garanties dont elles ont pu bénéficier jusqu’à présent".

 

La Libre

Tag(s) : #Islam radical Salafistes

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