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Pourquoi la France ne veut pas disparaître

Publié le 05-01-2014 à 18h01

Les Français ne croient plus beaucoup en l'Etat, en la politique et pas davantage en François Hollande, mais, pour autant, la France n'est pas près de sombrer dans le nihilisme. Voici pourquoi. Par Philippe Chriqui.

 
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"On a voulu nous tuer, mais on ne va pas se laisser faire", ont lancé les salariés de LFoundry, après la liquidation judiciaire du fabricant de semi-conducteurs, le 26 décembre 2013. Le sursis de trois mois demandé par Montebourg ne permettra pas de sauver les 613 emplois. (BERTRAND LANGLOIS / AFP)

"On a voulu nous tuer, mais on ne va pas se laisser faire", ont lancé les salariés de LFoundry, après la liquidation judiciaire du fabricant de semi-conducteurs, le 26 décembre 2013. Le sursis de trois mois demandé par Montebourg ne permettra pas de sauver les 613 emplois. (BERTRAND LANGLOIS / AFP)

La France déclinante

La France tombait depuis longtemps. De livres en débats, de polémiques en déclamations. Mais le déclinisme n'était qu'une controverse politique. Les Français résistaient à cette peur. Début 2013, une moitié de la population pensait que le déclin de la France n'était pas inéluctable. Aujourd'hui les trois quarts des Français pensent l'inverse et, parmi eux, six sur dix considèrent que le pays est sur un toboggan, entraîné dans une spirale irréversible (1). Ce n'est plus l'expression du fameux pessimisme français, mais une prise de conscience. Les Français réalisent que le pays vit une mutation durable (64%) et non plus une crise passagère (34%) (2). Un ailleurs inconnu les menace. 2013 est l'année où l'opinion acte le recul de la France dans le monde. L'année où la France sait qu'elle ne sait pas où elle va. C'est une déshérence.

L'Etat évanescent

Les Français ont toujours aimé l'Etat. Protecteur ou assureur, acteur ou initiateur : sa symbolique était rassurante. La politique pouvait bien décevoir, mais l'Etat était là. Il est une permanence. Certes, il ne pouvait pas tout, mais pouvait encore. A la veille de l'élection présidentielle, après des années de tourmente politique et de crise financière, la majorité des Français en appelait à son intervention dans l'économie. La gauche libérale était devenue étatiste et la droite modérée était redevenue colbertiste. La crise des subprimes avait laissé la place à Florange et à un cortège de plans sociaux. De coups de menton protectionnistes en redressements improductifs, les Français ont, depuis, ressenti la pédagogie du vide. L'Etat ne s'est pas seulement absenté, il a disparu. La donne a changé. En 2012, la majorité des Français (55%) souhaitait que l'Etat contrôle et réglemente les entreprises plutôt qu'il ne leur lâche la bride. Aujourd'hui une majorité (58%) pense que l'Etat devrait faire confiance aux entreprises en leur donnant davantage de liberté (3). L'opinion se tourne vers l'initiative privée en réalisant que l'Etat ne sait pas appréhender les mutations du monde. C'est une évanescence.

La politique délitescente

La crise de la représentation politique n'en finit pas de durer. Les Français critiquent, se dégoûtent de la politique, s'en éloignent et reviennent voter aux élections présidentielles. Entre deux, la défiance s'approfondit. La démocratie est atteinte. En 2013 près des deux tiers des Français disaient ne plus faire confiance ni à la gauche ni à la droite pour gouverner le pays. Ils étaient moins de la moitié lors du premier tour de la présidentielle à dresser le même constat. Le dépit les pousse désormais vers une attitude antipolitique dans une posture empreinte de radicalisa­tion et de crispation. S'agissant des catégories populaires, on peut même parler d'exaspération. Les trois quarts d'entre elles ont basculé cette année dans le rejet du politique. Plus qu'une déliquescence, c'est une délitescence.
François Hollande incarne et illustre, pour ses concitoyens, cette France en voie de disparition. Non seu­lement parce qu'il est là au mauvais moment, mais également parce qu'il ne donne pas l'impression de chercher à remédier à ce déclin. En attendant, tel Godot, l'inversion de la courbe du chômage, il donne à voir une impuis­sance qui n'est pas uniquement la sienne, mais aussi celle de la France, de l'Etat et du politique. Le président de la République ne souffre plus d'impopularité, mais de rejet. Pas de haine mais du mépris. Les trois quarts des Français ont de lui une mauvaise opinion. Mais le plus grave est qu'environ la moitié en ont une "très mauvaise" (4). Le rejet ne s'est pas cristallisé, il s'est caramélisé. Plus que sa politique, c'est sa manière de faire que les Français refusent. Ou plutôt sa manière de ne pas faire. Un rejet général mais particulièrement fort parmi ses propres électeurs de la présidentielle. Auprès d'eux, il perd 24 points en un an sur la proximité : sanction de l'absence. Il perd 26 points sur la capacité à imprimer un cap : sanction de l'incohérence. Il perd 42 points sur la capacité à rassembler donc à mobiliser le pays : sanction de l'indolence.
Face à cette situation critique, la France n'est pourtant pas prête à sombrer dans le nihilisme. Elle prend conscience de nouveaux enjeux, dessine de nouvelles perspectives où le pire n'est pas forcément la fatalité. Dans ce vide qui affecte le pays, créé par "l'écart" entre la déception du collectif et les aspirations de l'individualisme, s'ouvre un espace, un "entre" pour utiliser un concept cher au philosophe sinologue François Jullien. Et cet "entre", par le déplacement de perspective qu'il suscite, est propice au neuf.

La France répugne à se donner au FN

La tentation du pays de manifester sa colère, dans les urnes comme ailleurs, est très forte. Les idées du FN ont progressé essentiellement dans le registre identitaire, là où les Français sont de plus en plus nombreux à rejeter l'immigration et exprimer leur peur de l'islam. Mais le FN déclame sans gagner en crédibilité. Le FN se banalise, mais ne convainc pas. Il reste une tentation défouloir et non une alternative sérieuse. Nombre de Français sont d'accord avec les "constats du FN" mais pas avec les "solutions qu'il propose". En particulier les sympathisants de la droite modérée. Alors que le parti de Marine Le Pen prône le protectionnisme, l'étatisme et le retour au franc, les Français se prononcent pour des idées inverses mettant le FN en porte-à-faux sur le dossier central du moment : l'économie. Dans les enquêtes d'opinion tout au moins, le FN n'est pas le grand gagnant de l'année. L'image de Marine Le Pen n'a progressé dans aucun des baromètres de popularité en 2013. Le niveau d'opinions positives à l'égard du Front national s'est maintenu à 23% tout au long de l'année (5).

La France dénonce Bruxelles et s'accroche à l'euro

L'Europe a mauvaise presse. Comme l'indique l'Eurobaromètre, les Français, comme nombre d'Européens, s'éloignent de l'Union européenne, dont ils ne comprennent pas ce qu'elle apporte, en quoi elle protège et de quelle façon elle est un vecteur de prospérité. Pourtant, les Français sont favorables à l'union bancaire, aux éventuels transferts de souveraineté techniques dès lors qu'ils peuvent aider à gérer les crises de la dette. Ils restent surtout très largement attachés à l'euro. Ils ne veulent pas envisager le retour au franc. C'est le point cardinal de la résistance aux populismes qui cherchent à fleurir sur un terreau de désespérance. L'euro est un point d'ancrage dans la réalité et un instrument de l'adaptation au monde. Les Français ne le remettent pas en cause.

La France veut s'adapter au monde

Jusqu'à présent la peur et la crise alimentaient le rejet de la globalisation et du monde tel qu'il se construit. La prise de conscience du déclin a pour conséquence une timide volonté d'ouverture au monde. En 2012, la grande majorité des Français (environ six sur dix) voulait élever des barrières et se "protéger" de la mondialisation. Aujourd'hui, une moitié pense que la France doit "s'ouvrir" au monde (6). En d'autres termes, s'adapter plutôt qu'adapter celui-ci. La thématique de la compétitivité s'est peu à peu imposée dans le débat public et dans les esprits. Face à un Etat insuffisant, les Français se tournent un peu plus vers les entreprises, vers l'initiative individuelle, sociale ou économique. Et vers le monde extérieur, à l'instar de ces jeunes et de ces étudiants qui expriment le désir d'expérimenter le monde nouveau.
La politique de réduction de la dette, en mettant au centre de l'attention les difficultés structurelles du pays, a fait la pédagogie de l'adaptation de la France à son environnement. La compétitivité comme axe de la politique économique a fait prendre conscience du passage obligé vers les réformes structurelles. Le maintien du modèle social à la française (retraites, prestations et protection sociale) comme axe peu visible de la politique sociale fait consensus. Au moment où il entame son année de mi-mandat, volontairement ou involontairement, François Hollande a remis au goût du jour, une forme de social-libéralisme.

Philippe Chriqui - politologue et président fondateur de Paradox' Opinion


(1) et (2) "Lire l'économie", Ipsos, décembre 2013, et "Les Nouvelles Fractures", Cevipof-Ipsos, janvier 2013.
(3) Paradox'Opinion avec les données OpinionWay, avril 2012-juillet 2013.
(4) Moyenne des cotes de popularité Ifop/TNS/Ipsos.
(5) TNS, décembre 2012-décembre 2013.
(6) Paradox'Opinion avec les données OpinionWay, avril 2012-juillet 2013.

 

http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20140103.OBS1297/pourquoi-la-france-ne-veut-pas-disparaitre.html

Tag(s) : #Hollande Gouv. de Fr Maçons

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