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Marseille : hantée par la peur, elle vit retranchée dans son appartement

Marseille / Publié le mardi 09 avril 2013 à 15H22

Dès la tombée de la nuit, une bande de jeunes se donne rendez-vous devant la fenêtre de son salon. Vols, menaces de mort, humiliations

Retranchée dans son T2 Amina a cessé de s'alimenter depuis plusieurs jours.
Photo Guillaume Ruoppolo
Retranchée dans son T2 Amina a cessé de s'alimenter depuis plusieurs jours.

Chez Amina, les meubles se déplacent, les rideaux bougent, le canapé se macule de tâches sombres. "Une fois, en revenant des courses, j'ai trouvé mon fauteuil éventré, et il y avait une inscription sur le miroir : tu marches, tu tombes, tu crèves", raconte, la voix étranglée, cette femme de 64 ans, hantée par la peur, qui vit retranchée dans son appartement.

Comme une bête traquée. Depuis plusieurs jours, cette grand-mère a même cessé de s'alimenter. "Je n'ai plus de vie sociale, je n'invite plus personne chez moi, je n'ai plus la force d'aller au supermarché".

Les fantômes qui martyrisent Amina et la font sursauter au moindre bruit se donnent rendez-vous à la tombée de la nuit, juste devant la fenêtre du salon de son T2, situé au rez-de-chaussée de la cité La Moularde (12e). "Regardez, il y a des traces de nez quand ils se collent à la vitre. Ils sont là, assis sur la rembarde, une dizaine. Ils fument, ils rigolent, ils m'insultent. Et ça peut durer toute la nuit."

Quatre ans que cela dure

Tout a commencé il y a 4 ans, quand des jeunes ont choisi l'entrée de ce bâtiment comme lieu de rendez-vous. "Au début, je leur demandais gentiment d'aller un peu plus loin. J'expliquais que je suis asthmatique et que la fumée me fait tousser", raconte Amina. Mais la bande ne change pas ses habitudes. Alors la locataire écrit au bailleur, l'office HLM Erilia. "Ils ont eu connaissance de cette lettre, et mon enfer a commencé..."

Amina montre les plaintes qu'elle a déposées, pour des menaces de mort, et lorsque sa porte a été forcée, à trois reprises. "Ils m'ont volé mes bijoux en argent, ils ont jeté de la javel sur mes vêtements. Mon courrier disparaît, ma boite aux lettres est sans cesse défoncée. Quand je rentre chez moi, ils me font la haie d'honneur, certains me crachent dessus".

Mais ni les plaintes, ni l'intervention d'une association de médiation (ASMAJ), ni les attestations du psychologue de l'association d'aide aux victimes (AVAM) confirmant les souffrances causées par ces "problèmes de voisinage" ne font réagir Erilia. Depuis 4 ans, la locataire demande en vain d'être relogée, elle veut quitter "cet appartement de cauchemar".

Son appel à l'aide reste vain

Car évidemment, à force de trembler, Amina a peur de ses propres fantômes, Traumatisée par cette présence devant sa fenêtre, cette femme seule se sent épiée en permanence. Lorsqu'elle s'absente, elle revient la peur au ventre. La moindre tâche sur le mur lui paraît suspecte. Ce qu'en pensent les voisins ? Aucun n'ouvre sa porte : "Ici, c'est bonjour-bonsoir et chacun chez soi".

Amina redoute l'arrivée des beaux jours. "L'été, ils sont là tous les après-midi et m'ordonnent de fermer les volets. Ils me disent ta gueule, va te coucher".

Mère de deux enfants "que j'ai élevés toute seule, dans le respect", cette grand-mère n'imaginait pas connaître un jour ce qu'elle appelle "une déchéance", "une blessure de (s)on intimité".

"J'ai gagné ma vie honnêtement, en faisant des ménages, j'ai toujours payé mon loyer. Aujourd'hui, je demande juste de quitter cette maison où je ne suis plus chez moi. Je veux vivre dignement. Sortez-moi de là".

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Selon la police : "Ce réseau a été démantelé plusieurs fois"

"Oui, il y a des problèmes à la Moularde, qui fait partie des cités qui risquent de basculer si l'on ne fait rien", estime le maire UDI des 11e et 12e arrondissements, Robert Assante. Dans cette résidence HLM proprette de 600 logements située juste derrière la mairie de secteur, "tout est paisible, à l'exception de deux cages d'escaliers qui ont été réquisitionnées par des trafiquants en tous genres".

Une situation particulière qui explique, d'après l'élu, que "les habitants ne se plaignent pas". La Moularde, comme les HLM des Caillols, ne sont pas intégrés dans la zone de sécurité prioritaire (ZSP) récemment mise en place dans les quartiers Est par le ministère de l'intérieur. "La police se concentre sur Air-Bel, sur les Néréïdes, qui ont en effet besoin de ces effectifs. Mais il y a le risque que les trafics se déplacent sur d'autres cités" , met en garde Robert Assante.

Le déménagement des réseaux, "bien évidemment, on y veille", répond le commissaire divisionnaire Georges Gasperini, chef du service de sécurité de proximité de Marseille, "mais il n'est pas si simple pour les trafiquants de changer d'endroit", précise-t-il. La Moularde fait néanmoins partie des "points compliqués" pour lesquelles "des opérations de police sont prévues".La commissaire Brigitte Fontaine, en charge du secteur, souligne que six "plans stups" ont été réalisés l'année dernière à la Moularde, donnant lieu à 12 interpellations.

Les trafics ont-ils repris depuis, notamment sous les fenêtres d'Amina ? "D'après nos contacts officiels et officieux, le trafic n'a pas repris sur cette cité, une cité saine où l'on travaille plutôt facilement car l'omerta ne règne pas chez les habitants. Mais nous restons vigilant". Sur place, le syndic d'Erila demeure évasif : "Non, on n'est pas au courant ; mais vous savez, nous, on n'est là que la journée. On ne sait pas ce qui se passe le soir..."

Devant la fenêtre d'Amina, traînent des mégots de joints et de cigarettes et des pochons en plastique habituellement utilisés pour emballer le cannabis.

Sophie Manelli

 

La Provence

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