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Le cauchemar des femmes forcées au mariage

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Par Stéphane Kovacs Mis à jour le 30/11/2012 à 00:07 | publié le 29/11/2012 à 19:57 Réactions (55)
On estime à au moins 70 000 le nombre de mariages forcés par an en France.
On estime à au moins 70 000 le nombre de mariages forcés par an en France. Crédits photo : Hans Wiedl/DPA/MAXPPP

Jean-Marc Ayrault doit annoncer vendredi le projet du gouvernement de pénaliser cette pratique qui touche des dizaines de milliers de jeunes filles chaque année.

Ce devait être de merveilleuses vacances. Patricia venait d'avoir 16 ans, Nadia, 17. «On allait découvrir l'Algérie, le pays de notre père, dont il ne parlait jamais!», se souvient Patricia Filali. Mais à la fin du séjour, leur père refuse de les ramener en France: il les abandonne chez des amis, «à treize dans un trois-pièces». Après trois ans de séquestration, Patricia parviendra à échapper à son sort. Nadia, elle, se résigne: elle épouse Brahim, celui que son père a choisi pour elle.

Trente-quatre ans plus tard, Patricia Filali publie aujourd'hui son histoire*, celle de deux sœurs aux destins opposés: l'une vit «libre et heureuse» dans la Loire, l'autre dépérit à Constantine, recluse dans une petite maison où elle cohabite avec sa belle-famille. «La vraie Nadia est morte», a lâché un jour l'aînée à sa cadette.

À son retour en France, Patricia a eu énormément de mal à oublier ces trois années de «bourrage de crâne», ponctuées de «“Allah Akbar” toute la journée» : «C'est comme un viol, affirme-t-elle. Je ne pouvais pas en parler. Moi qui avais toujours vécu à l'occidentale, j'avais honte de mes origines et peur des hommes.» Alors, quand elle apprend qu'un délit de mariage forcé devrait bientôt être introduit dans le Code pénal, Patricia clame sa «joie» et son «soulagement»: «Il y a encore tellement de jeunes filles victimes de mariages forcés!»

Cette pratique, que l'on retrouve principalement dans les familles originaires de Turquie, du Maghreb, d'Afrique noire ou d'Asie, est difficilement chiffrable. Un rapport du Haut Conseil à l'intégration avait évalué, en 2003, à 70.000 le nombre d'adolescentes menacées de mariages forcés en France. «Sachant qu'en 2007, on a dénombré 60.000 femmes ayant subi une excision, donc ensuite un mariage forcé, indique Isabelle Gillette-Faye, directrice du Gams (Groupe pour l'abolition des mutilations sexuelles féminines), on est aujourd'hui au minimum à 70.000 mariages forcés en France.» Ces dernières années, le Gams aidait environ 200 jeunes filles par an. «C'est retombé à quelque 80 cas l'an dernier, indique la directrice, mais nous enregistrons une forte reprise depuis cet été.»

Khady Koita est l'une des «écoutantes» de l'association. Elle-même n'avait que 13 ans lorsque ses parents lui ont annoncé qu'elle était mariée. «Je n'ai rien dit, raconte-t-elle. Mon éducation ne me permettait pas de dire non.» Un an plus tard, «le temps de faire les papiers», elle quitte le Sénégal pour rejoindre, à Paris, un cousin de 33 ans, qu'elle n'avait jamais vu. «Au début, il a été gentil, mais on n'avait rien à se dire», se souvient Khady. Pour elle qui a été excisée, «le devoir conjugal est un supplice». Entourée, bientôt, de cinq enfants, elle n'a pour seules «soupapes» que les promenades au parc et les visites à la PMI (protection maternelle et infantile) du XIXe arrondissement, où «la majorité des femmes étaient comme (elle)»…

Le mari devient violent, notamment «parce qu'(elle) trouve un travail», et Khady parvient à s'échapper avec ses enfants. Aujourd'hui quinquagénaire, elle a refait sa vie avec un nouveau compagnon. Mais lorsqu'elle reçoit des jeunes femmes «porteuses de terribles séquelles», elle se revoit adolescente, à son arrivée à Paris, sans personne à qui se confier. «Le plus grave, dit-elle, c'est que la tradition se perpétue. Les mères, qui en ont pourtant tellement souffert, continuent de faire la même chose à leurs filles.» Khady elle-même, avant d'écrire son terrible parcours et de militer contre l'excision**, a laissé ses filles subir la «salindé», comme on dit en soninké.

Le plus souvent nées en France, les jeunes filles qui contactent le Gams sont principalement originaires du Maghreb, d'Afrique subsaharienne ou de Turquie. Elles ont pour la plupart entre 16 et 21 ans. «On arrive difficilement à leur faire ôter de la tête qu'“une femme sans mari, elle n'est rien du tout”, et que ce n'est pas parce qu'elles refusent un mariage qu'elles renient leur culture, témoigne Khady. Beaucoup n'ont pas la force de combattre leur famille et finissent par abandonner.»

L'obsession de la virginité des filles, la volonté de respecter les traditions et d'éviter une «dissolution de l'identité familiale» semblent être des raisons courantes de l'organisation de mariages forcés. «L'éloignement avec la société d'origine déclenche parfois un repli identitaire, explique-t-on au Gams. Le mariage forcé des jeunes serait alors un “acte d'allégeance” à la famille restée au pays.» Cette dernière peut aussi faire valoir l'obligation de «solidarité» avec ceux qui ont immigré: «Marie ta fille à mon fils, comme ça, il pourra lui aussi venir en France»…

En 2006, la majorité nubile pour les filles est passée de 15 à 18 ans. Mais au fur et à mesure que les contrôles se renforcent, les familles adaptent leur stratégie. «Aujourd'hui, par exemple, des fillettes nées en France sont déscolarisées dès 6 ou 7 ans pour être envoyées en Afrique subsaharienne, alerte Isabelle Gillette-Faye. Elles reviennent ensuite à 18 ans, ayant subi entre-temps violences et mutilations sexuelles.»

Depuis l'Algérie, Nadia a rédigé la postface du livre de Patricia. Entre les lignes, on comprend que «ce passé douloureux» dont il est «difficile de parler» l'a rendue «malade». Mais que «depuis peu», sur le modèle de sa sœur, elle «apprend à dire non».

*Séparées par notre père , Patricia Filali, Éditions Max Milo

** Mutilée , Khady Koita, Oh Éditions


Les femmes immigrées davantage touchées

Selon l'étude «Immigrées et filles d'immigrés» publiée par l'Ined et l'Insee en 2011, 22 % des immigrées entre 51 et 60 ans disent avoir subi un mariage «arrangé». Sans disparaître totalement, le mariage contraint se fait plus rare chez les plus jeunes: parmi les femmes immigrées ayant entre 26 et 30 ans, seules 9 % ont été mariées avec un consentement altéré. Parmi les filles d'immigrés de la même génération, elles ne sont que 4%. Deux fois sur trois, il s'agit d'unions conclues dans le pays d'origine, avant la migration en France. Premières concernées, les immigrées originaires de la Turquie, du Maghreb et de l'Afrique sahélienne. En France, deux tiers au moins des mariages forcés se soldent par un divorce.


Un nouveau délit inscrit dans le Code pénal

Jean-Marc Ayrault doit annoncer vendredi lors d'un comité interministériel au droit des femmes le projet du gouvernement de pénaliser le mariage forcé. Un nouveau délit serait inscrit dans le Code pénal, alors que jusqu'à présent il n'était pas directement sanctionné. Les cas de mariages forcés ne parvenaient le plus souvent devant les tribunaux que par le biais des violences qu'ils pouvaient occasionner. Toutefois, depuis deux ans, les femmes peuvent s'adresser au juge aux affaires familiales pour demander secours, lorsqu'elles craignent d'être mariées contre leur gré. S'appliquent alors les mêmes dispositions que dans le cas de violences conjugales. Le juge peut interdire la sortie du territoire français, accorder un domicile momentané et même un titre de séjour provisoire pour celles qui n'en disposeraient pas. À l'avenir, les instigateurs de la contrainte pourraient en outre être sanctionnés. Le gouvernement souhaite également punir l'«incitation» aux mutilations sexuelles telles que l'excision. Celles-ci peuvent déjà être poursuivies en matière criminelle dans le cadre des violences, mais le Code pénal n'interdit pas l'automutilation. Peu aisée à établir, l'infraction d'incitation comprendra-t-elle les auteurs du geste chirurgical? L. C.

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» La chirurgie soigne les femmes excisées

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Le figaro

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